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Y . de Saint-Front

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Lettre d’un ami

« La beauté de la peinture consiste surtout dans les choses que la parole n'est pas habile à exprimer ››, écrivait Delacroix . Pourquoi donc autour du silence de la peinture se fait-il tant de bruit? Cette question, je l'ai ressassée avec Yves de Saint-Front au cours de plus d'un demi-siècle de complicité et de déambulations silencieuses dans les musées, et je comprends qu'il soit devenu prompt à refuser toutes sortes de commentaires sur son œuvre. Une si longue amitié m'autorise cependant à évoquer quelques souvenirs épars et divers.

 

En novembre 1955, j'accompagne Yves jusqu'à Marseille. En route, nous nous arrêtons deux jours à Cavalaire, chez Robert Rochard. La conversation roule sur l`Océanie ou j'ai passé les trois dernières années. Seul au milieu d'un peuple << primitif ››, une tribu Big Nambas, je viens de vivre et d'observer ce que Cook observa prés de deux cents ans plus tôt. Au cœur de la forêt des Nouvelles-Hébrides, à Male-kula, dans le village d'Amok : peu de trace de la civilisation occidentale, on n'y mange plus de l'homme, mais le goût de cette chair est encore vivace dans la mémoire des plus vieux ! Yves me questionne ; je recommence mon histoire, ajoute des détails pour mieux me faire comprendre 

c'est à son tour de partir, attentif à ce genre d'expérience, curieux de rencontrer des habitants d'un autre univers. L'Amiral Durand de Saint-Front, frère de Marin Marie, son père, l'a invité à séjourner à Tahiti. Il est encore avec nous mais dans quelques heures, si courtes, il me saluera sur le quai, montera à bord du Tahitien, paquebot mixte qui rallie le Pacifique Sud en empruntant la ligne qui avait enchanté Pierre Benoit, cette ligne mythique ! Et son imagination vagabonde, et je dois lui fournir toujours plus de matière.

Enfin, il débarque à Papeete. Il porte en ses bagages tout un attirail de peintre. Il ne vient pas faire du tourisme. Des îles Chausey aux atolls des Tuamotu, c'est toujours la vie de pécheur et un isolement propice à la création. Son existence est déjà vouée à la peinture et aux arts plastiques.

Il séjourne un an en Polynésie : huit mois à Tahiti, puis quatre mois à Anaa, un atoll des Tuamotu. Il ne rapportera pas grand chose en France ; l'Amiral de Saint-Front a patronné son exposition au Cercle Polynésien de Papeete où la presque totalité de ses peintures est vendue, un record pour l'époque. Mais que signifie un succès aux antipodes ? Saint-Front ne s'y trompe pas. Il faut surtout avancer dans la recherche picturale. Il a maintenant 28 ans. Il rentre à Paris.

Il retrouve ses amis. S'il lui reste peu de toiles à montrer, il a dans ses bagages des études et il nous parle de ces gens qu'il a dessinés, ces enfants, ces familles tahitiennes dont il est presque devenu un fetii, un parent, un fils pour son voisin Otare qui cherche à le marier. Nous l'écoutons avidement ; nous avions bien reçu des nouvelles, mais à cette époque elles arrivaient lentement, et lorsqu'on partait, c'était pour de bon. Nous comparons nos expériences réciproques ; il décrit Anaa, je décris Amok. Il nous entretient également des personnages singuliers que l'on rencontrait alors dans ces îles ; figures qu'un romancier n'aurait pas à imaginer, figures qui choisissaient l'exil d'une terre entourée par l'océan. Tous venus avant-guerre, dans les années 1930, et installés à jamais à l'autre bout du monde. Peter Brooke, les peintres Jean Masson, Pierre Heyman qui fréquentait, à Paris, les ateliers de Fernand Léger et d'Amédée Ozenfant. Mais Pierre Heyman appelle un autre nom : Pierre Lenoble. Lenoble-Heyman : une paire d'ami ! Jeunes, ils travaillent dans l'atelier de décoration de Raoul Dufy. Puis, Lenoble-Heyman larguent les amarres, cap au sud. Ils arrivent à Tahiti en 1934, Heyman est accompagné de son père et de son épouse Renée Hamon, amie de Colette, auteur de Amants de l'aventure et de Gauguin, le Solitaire du Pacifique. Lenoble-Heyman : des écologistes avant l'heure. Irréalistes ! Ils se lancent dans l'agriculture, font faillite, reprennent une activité plus conforme à leurs dons. Pierre Heyman, un artiste, et bien le seul à Tahiti capable au XXe siècle de faire de la gravure sur nacre autre chose qu'un objet de souvenir pour touriste, qu'un vulgaire « curios ». Heyman-Lenoble, à l'humour fracassant, formeront jusqu'à leur disparition le cercle rapproché des amitiés tahitiennes.

Saint-Front retrouve ses amis, ses racines normandes et bientôt, nous échappe ; il se retire à Chausey où il passe une bonne partie de l'année 1957. Là, il côtoie d'autres amis, des gens à la personnalité bien trempée que les terriens ne comprennent pas, ne sondent pas toujours, les marins ; toutefois Yves le jeune peintre, est un des leurs. Il a navigué avec son père sur l'Ariel, un sloop de soixante pieds avec lequel ils gagnent Cowes-Dinard et rallient Chausey à Casablanca en plein hiver 1948, avec, comme seul équipage, sa mère et ses deux jeunes sœurs. En 1950, il effectue son service militaire sur un dragueur de mines basé à Brest. Puis en 1951, toujours avec son père et un équipage restreint, il convoie de Casablanca à Monaco le Carola, une goélette de 300 tonneaux.

Naviguer, il connaît comme son père ; on imagine leur complicité et leur bonheur lorsque quelques années plus tard, en 1969, ils voguent ensemble en route vers Bora Bora à bord de la Vaitere, goélette d'un passé révolu, commandée par John Palmer. ll est même doué et aurait pu faire carrière, mais qu'il soit en mer ou sur la terre ferme ne change pas grand chose : le jeune marin ne cesse de dessiner.

Il aurait également pu devenir champion de tennis. Pendant la guerre, la Fédération française organise les championnats de France à Saint-Hilaire-Du-Harcouët où, dans la campagne environnante, on trouve encore du vrai pain blanc. Yves joue avec Yvon Petra et Henri Cochet qui remarque ses aptitudes et promet de l'amener, en moins de deux ans, en première série. Mais, pour Saint-Front, seule compte la peinture.

Dès sa prime jeunesse, avec une maturité qui époustoufle son père, il peint sa mère, ses sœurs, les pêcheurs de Chausey. Pourtant Marin Marie préfèrerait le voir entrer dans une bonne et solide administration, comme les Postes. Artiste, son fils? Oui, mais... il pressent qu’il ne sera jamais doué pour faire valoir sa peinture ; qu'i1 sera incapable de se transformer en homme-sandwich, de suivre une mode et de s`encombrer de relations mondaines. Durant les années 1950, il règne sur les arts un véritable terrorisme intellectuel. Dans les milieux influents, la peinture figurative est rejetée avec un haussement d'épaules ; un mépris qui s'étend plus loin encore : le marxisme est à la mode et bon nombre d'artistes ont leur carte du parti ou se disent compagnons de route des communistes. A l'époque, il fallait certes plus de courage et d'indépendance pour réserver, dans le tableau, quelque place à la figuration que pour exploiter les facilités de ce qui est trop souvent une absence de forme.

Saint-Front est rétif, il renaude : il ne se sent pas à l`aise dans une atmosphère oppressante où la religion du progrès a déteint sur le monde des arts. D'où peut-être, en partie, sa décision en 1967 de revenir en Polynésie avec femme et enfants. Il lit Simone Weil : « Le dogme du progrès déshonore le bien en en faisant une affaire de mode. ›› « La philosophie n'est pas - comme autant que nous savons -la géométrie comme la chimie, etc., quelque chose qui a une date. Elle est éternelle comme l'art. ››

Néanmoins Saint-Front poursuivra la voie dans laquelle il s'est engagé quand il est entré a l`Académie de la Grande-Chaumière, à 18 ans. Là, il se lie d'amitié avec le peintre Pierre Fustenberger et avec le massier de l'atelier, Pierre Cabanne, qui s`adonne à la peinture bien avant de devenir historien d'art réputé. Puis il devient l`élève de Jean Souverbie à l'École des Beaux-Arts, mais y reste un an à peine : son père l`a convaincu de voyager en famille sur l'Ariel. Marin Marie n'est pas connu pour sa seule peinture : ses deux traversées de l'Atlantique en solitaire, en 1933 et 1936, ont forgé sa réputation de marin. En 1933, Yves est d'ailleurs à New York avec sa mère pour l`accueillir. Il a 5 ans ; il fait du patin à roulettes sur la cinquième avenue. Marin Marie, un homme dont la large notoriété profite au fils qui s'enrichit de ses amitiés sans pourtant se laisser entamer par une aussi riche et forte Personnalité. Et il dessine.

Je me souviens du portrait qu'il fit de Jean Doucet, musicien qui jouait aussi bien du jazz au Bœuf sur le toit que les variations Goldberg à ta salle Pleyel. Je me souviens également d'une anecdote qu'il racontait volontiers. Il est à Vallauris, son ami Romain Souverbie rencontre Picasso ; enthousiaste, il propose à Yves de l'introduire près du maître. Il décline l'offre et l'avoue si simplement que je ne comprends pas. Non, Yves n'est pas un opportuniste ; et, craint-il l'influence d'un peintre dont il ne partage pas toute la philosophie ? Pourtant le maître s'est intéressé à lui, indirectement, il est vrai. Yves possède une vieille Citroën, une Trèfle qu'il a élégamment peinte en jaune et noir. Elle lui sert d'atelier car jamais il ne se déplace sans tout son attirail, les toiles sont fixées sur les ailes arrières et protégées par des bâches. Or ce véhicule-atelier garé devant la fabrique de poterie où se fournit Picasso ne cesse d'intriguer le maître ; il rôde souvent autour, jusqu'au jour où il émet le souhait de rencontrer son propriétaire pour lui acheter son ready made. Poliment, Yves décline cette offre. Il préfère sa Trèfle à un chèque signé Picasso.

Dans les années 1950, il m'emmenait parfois chez Mapie de Toulouse-Lautrec dont il décorait l'appartement. Elle l'avait connu enfant, appréciait sa peinture et tenait à le présenter à André Salmon et Jean Cocteau. Mais Saint-Front a déjà l'esprit ailleurs et ce n'est sans doute que par gentillesse pour Mapie qu'il accepte de faire le portrait de sa sœur, Louise de Vilmorin. Je l'ai souvent imaginé lors de ces séances de pose qui ne manquaient pas de pittoresque. Le matin, toujours le matin, Yves se rend à l'ambassade d'Angleterre où la romancière est l'hôte de l'Ambassadeur de Sa Majesté, Duff Cooper. Allongée dans des draps roses, elle passe son temps au téléphone. Beau sujet de peinture ! Éternel insatisfait, Yves se plaint de la lumière trop faible. Après plusieurs jours et vaines tentatives, il interrompt l'expérience non sans avoir bloqué, avec son manteau, le tambour de la porte d'entrée de l'ambassade et répandu par terre ses esquisses sous le regard des valets d'une impassibilité toute britannique.

Hors de ce monde parisien, un homme, Robert Rochard, exerça sans doute une pointe de fascination à un moment de sa jeunesse, Je ne manquais pas d'être moi-même intrigué par ce mystérieux personnage ; il avait eu un rôle important pendant la guerre. Un rôle... mais lequel a-t-il joué, cet agent des services secrets américains à Paris ? qui de surcroît offre une ressemblance étonnante avec Jean Gabin. C'est Gabin qui est la doublure de Rochard, non le contraire ! Une ressemblance que même le hasard voulut illustrer gare de Lyon ! Gabin descend d'un train, Rochard descend du même train, mais il le précède et doit éconduire les admirateurs en quête d'autographe !

Anarchiste et poète, il était capable de manier la dérision avec toutes les vertus du diable ; sa fréquentation avait de quoi relativiser la course à la réussite et aux honneurs ! Il n'est pas surprenant que Marin Marie ait été attiré par un tel homme. Ils participent à la campagne du Pourquoi pas ?, sous le commandement du docteur Charcot qui explore en 1925 les régions polaires du Groenland. Marin Marie, soutier puis gabier, cinéaste et bibliothécaire à bord, se lie finalement d'amitié avec Rochard. Plus tard, conquis à son tour, Yves lui restera fidèle jusqu'à sa mort. Il était frappant de les entendre aborder tous sujets avec une entière liberté d'esprit malgré une démarche intellectuelle contraire !

Ces amitiés contrastées enrichissent ses pensées jusque dans les mers du sud, car Yves est un homme de grande fidélité, de large et solide sincérité. Gardez ceux que vous m'avez donnés, ne pas en perdre un est sans doute sa secrète démarche. Ainsi avec Guy Barthélémy, héritier spirituel d'Albert Schweitzer, c'est une relation de cinquante années sans cesse renouvelée. D'une énergie indomptable, Guy se dévoue avec sa femme, Greet, qui fut chirurgienne à Lambaréné, à soulager la misère physique et morale des populations africaines, indiennes et même européennes. Contre l'assistanat, ils apprennent à ces sociétés à renouer avec des traditions de mise en valeur des ressources de leurs communautés.

En 1962, Yves épouse Isabelle Wolf. Fille du sculpteur belge Maurice Wolf. Yves fait sa connaissance chez son oncle le dessinateur Francis André, lui-même ami de Marin Marie. Isabelle Wolf, peintre, lui donnera trois fils et une fille, mais Isabelle n'est pas entrée dans sa vie pour l'embourgeoiser. Elle lui apporte sa fraîcheur d'esprit et son inaltérable optimisme. Elle a vite fait de conquérir tous les amis d'Yves. Avide de connaissances, elle nous offre son bagage de lectures et se passionne aussi pour les auteurs qui ont marqué notre jeunesse, de Chesterton à Simone Weil, en passant par Conrad, Melville et Stevenson pour ce qui est des mers du sud. Coûte que coûte, elle poursuit son œuvre de peintre et expose à plusieurs reprises à Bruxelles, Paris et Tahiti. Sa lucidité héroïque les quelques mois qui ont précédé sa mort, la profondeur de sa vie spirituelle ont laissé à tous le souvenir d'une grande dame.

Après son premier séjour à Tahiti, Saint-Front continue à peindre, certes, mais il se consacre surtout à l'art du vitrail. En 1958, il séjourne à Saint-Benoît-sur-Loire et exécute son premier travail dans l'atelier de l'abbaye, spécialisé dans le vitrail en dalle de verre. Assez rapidement, sa rigueur conduira ses recherches et à ne pas laisser au hasard ce qui peut lui être soustrait. Il se rend souvent dans l'antre de cet exceptionnel artisan qu'est Albertini, pour obtenir des colorations aux nuances imperceptibles que les 25 000 échantillons de Saint-Gobain ne peuvent lui fournir. Il est impensable de demander aux industriels de satisfaire des exigences qu'ils classent dans la boîte à caprices. De plus, il constate, effaré, que nulle part les artistes et les ateliers ne visionnent les panneaux avant de couler le ciment qui solidifie le vitrail et dessine les noirs. Si un morceau de dalle n'a pas la teinte voulue, on n'envisage pas dans la profession de tout casser pour recommencer. Saint-Front a d'autres exigences et met au point une technique toute simple avec miroir et poussière de sciure de bois entre les morceaux de verre pour donner l'effet du ciment. Il devient alors possible de travailler la couleur des panneaux d'un chantier, comme un peintre le fait avec sa palette. Sa foi chrétienne conforte très vite son expérience de l'art du vitrail. On retrouvera dans sa peinture des scènes où apparaissent des symboles religieux et tout un univers du sacré.

Des vitraux, Saint-Front en réalise pour plusieurs églises modernes ou médiévales, en France, jusqu'en Alabama et aux Nouvelles-Hébrides.

Nous voilà de retour dans le Pacifique, et c'est avec des vitraux pour la cathédrale de Papeete que Saint-Front débarque en 1967 avec femme et enfants du Tahitien qui effectue un de ses derniers voyages. J'occupais alors le poste de directeur du musée Gauguin depuis deux ans, et j'étais enchanté de savoir que cet ami s'installait à Tahiti. L'idée pour laquelle je me suis battu avec acharnement pendant des années, germait ; je désirais monter l'Atelier des Tropiques cher à Gauguin ; bien entendu, je n'avais aucun moyen de le faire, mais la venue d'un peintre, un ami de surcroît auprès duquel j'avais tout appris de la peinture, me comblait ; après tout, l'atelier n'était qu'un projet, or n'était-il pas plus important de regrouper autour de Pierre Heyman des hommes de talent ?

Sans attendre... Saint-Front se met à pied d'œuvre, il tire des plans, manie la truelle : il se fera architecte, maçon, charpentier, menuisier et construira une maison avec le concours de quelques amis tahitiens, en prévoyant l'espace pour son atelier. J'en profite pour souligner qu'Yves est un bâtisseur, et citer les chantiers dans lesquels il s'est lancé... je renonce tant la liste est longue ! Et s'il ne bâtit pas, il dessine, peint, sculpte.

Ce livre, mieux qu'un discours, retrace à travers une œuvre dense son parcours en Polynésie ; une période riche, elle aussi, en rencontres de toutes sortes. Ainsi en est-il du musicien Louis Kaufman et de son épouse Annette, invités par le musée Gauguin à jouer les sonates de Bach pour violon seul. J'introduis auprès d'Yves ces connaisseurs qui comptent parmi leurs proches Rothko, Avery, Pougny, Hélion. Ils s'enthousiasment, deviennent collectionneurs avant de sceller une amitié où les distances n'ont plus de poids. Ils se verront souvent en Europe, en Californie où les Kaufman résident. Amis d'Enesco, Poulenc, Milhaud, et interprète de la musique du film Les Temps Modernes, Louis Kaufman fut également un proche de Charlie Chaplin.

Un soir invité à dîner chez eux à Westwood, Charlie Chaplin manque une des deux marches qui séparent la salle à manger du salon. Tous les invités se précipitent pour le relever, mais prompt à se remettre sur pied, il déclare avec un large sourire : « C'est un gag que je répète pour mon prochain film ». Chers Louis et Annette, êtres lumineux, comme Isabelle. En Polynésie, la visite de personnages hauts en couleurs permet de respirer un air plus frais. Stevenson remarquait : « C'est un vaste océan, mais un monde étroit »... on comprend qu'à la fin de sa vie Gauguin ait voulu rentrer en Europe pour s'établir en Espagne. Quelle motivation pousse-t-elle Saint-Front à rentrer en France ?

En 1977, Saint-Front quitte Tahiti. Après Paris, il émigre à Nice puis finit par s'installer à Trie-Château, dans le Vexin, où il reste pendant une vingtaine d'années. Ainsi se rapproche-t-il des amis Zingg, Michel-Claude Touchard, et de Chausey qu'il peindra encore et encore. Mais il n'abandonne pas l'idée de rejoindre les îles des mers du Sud : à quatre reprises, il se rend à Tahiti. Hôte de ses amis et collectionneurs, Jean-Pierre et Lucienne Fourcade, il séjourne deux fois dans la ferme perlière d'Aratika aux Tuamotu. Puis à mon tour, je le reçois au musée Gauguin dans le cadre de l'Atelier des Tropiques. Il m'a fallu une bonne douzaine d'années pour arriver à le fonder — mais qu'est-ce au juste le temps ? Si peu au regard de la satisfaction d'inviter des peintres de talent, inconnus ou renommés, des chercheurs, des écrivains dans une petite île loin du monde que les limites circonscrites par un océan étouffe. N'est-ce pas suffisant pour effacer du souvenir les pires luttes ? Les continentaux se font une idée aussi juste que fausse des îles. Ils imaginent que protégé par l'eau on y coule des jours paisibles, ils ne se trompent pas. Mais ils ne conçoivent pas que les bouteilles atteignent rarement leurs côtes, or les artistes sont les messagers de cultures riches isolée et victime de son isolement. Un isolement qui est également un ferment propice à la création. Là est la magie des îles.

L'Atelier des Tropiques fonctionna une quinzaine d'années pendant lesquelles la générosité des hôtes, ces souffles du grand large, fut parfois sans limite. Ainsi en fût-il de Ladislas Kijno, et de Saint-Front qui permit au musée Gauguin d'exposer, en 1996, l'œuvre de son père, Marin Marie. Parmi un large éventail de peintures figurait son travail à Bora Bora effectué en 1969, et qui n'avait jamais été présenté.

Je dois aussi évoquer un autre ami, Olivier Canaveso qui publie en 1996, avec sa maison d'édition, Octavo, un livre sur Chausey. Naturellement, il s'adresse à Yves et procède à un choix très important de peintures et dessins réalisés au fil des cinquante dernières années. Alain Hervé signe le texte et Bertrand Poirot-Delpech en écrit la préface. Bel ouvrage qui en appelait un autre : en 1997, son épouse Isabelle se rend à Tahiti pour exposer ses propres œuvres et rassembler une documentation photographique, en vue de la réalisation de ce livre qui lui est dédié. Elle devait mourir cinq mois plus tard en mai 1998. C'est à ce moment qu'Yves de Saint-Front s'établit sur les bords de la Rance, à Pleudihen, à proximité de sa fille Marguerite, de son gendre Camille Gaboriau, charpentier de marine. Il s'est rapproché de Chausey et de la mer qui aura été omniprésente tout au long de sa vie.

Ce livre s'ouvre sur un autoportrait ; mais faire le portrait de l'artiste est pour un écrivain une difficile entreprise. Sans doute, personne mieux que Paul Guimard ne pouvait réussir ce défi. Ami de Marin Marie, il a bien connu Saint-Front et voici ce qu'il écrivait à l'occasion de l'exposition à Librairie Maritime et d'Outre-Mer à Paris :

« Peindre des marines à Chausey sans ressembler à Marin Marie est une périlleuse entreprise.

« Peindre des Tahitiens à Tahiti sans être écrasé par l'ombre de Gauguin parait encore plus improbable.

« Peindre simultanément ces deux risques ne peut être le fait que d'un tempérament suicidaire ou, à l'inverse, d'un courage pur !

« Je crois qu'Yves de Saint-Front a tenu cette double gageure en toute innocence, ce qui ne veut pas dire à la légère. Le clair regard qu'il pose sur les êtres et les choses est dépourvu de calcul, mais non pas d'exigence. On chercherait en vain, dans son œuvre, une trace de bluff, un soupçon de truquage. Dans ses toiles dont le vigoureux équilibre est, en ce temps, le comble de l'audace, c'est une vision intérieure lentement élaborée qui se déchiffre, une personnalité très forte qui se manifeste sans fracas, mais sans complaisance.

« Yves de Saint-Front n'est ni un homme roublard, ni un peintre naïf. C'est pourquoi, sans doute il a échappé aux dangers que j'évoquais en commençant. Peintre très savant, très "technique" comme disent les sportifs, il peut se laisser aller à la totale sincérité qui me paraît être le fond de sa nature, avec la sereine certitude de ne ressembler à personne. Son œuvre illustre parfaitement la définition que Malraux donne de l'art : "Ce par quoi les formes deviennent style". »

Gilles Artur

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